Depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, la psychologie n’a cessé d’avancer, de s’améliorer, de faire des erreurs, de revenir en arrière… Elle est aujourd’hui considérée comme une science à part entière. Mais la psychologie n’a pas toujours été comme ça. Les psychologues n’ont pas toujours été pris au sérieux.
« Allez, avoue, la psychologie, c’est Freud sur son divan avec un cigare et des histoires d’Œdipe, non ? »
Lucas, avant Freud, on cherchait déjà la bosse du crime sur le crâne des voleurs… et encore avant, on pensait que l’âme logeait dans une petite boule au milieu du cerveau. Tu veux la version longue ou la version avec les anecdotes qui font froid dans le dos ?
« La version qui fait froid dans le dos, évidemment. »
1. Antiquité : Hippocrate enterre les démons (400 av. J.-C.)
« Attends, déjà à l’époque des sandales et des temples, on parlait de psychologie ? »
Oui, et pas sous ce nom-là, mais le coup de génie vient d’un médecin grec de l’île de Kos : Hippocrate. Le même du serment, oui.
À son époque, si tu faisais une crise convulsive en pleine rue, tout le monde concluait : « Poséidon ou Apollon est en rogne contre lui. »
Si tu entendais des voix ou si tu devenais mélancolique, on pensait que les dieux t’avaient touché ou qu’un démon avait pris possession de ton corps. Exorcisme, sacrifices d’animaux, ou on t’enfermait direct.
Hippocrate arrive et balance la phrase qui va tout changer :« Ce n’est pas plus divin ni plus sacré que les autres maladies ; elle a une cause naturelle, comme les autres affections. Les hommes la croient divine par ignorance et par étonnement, parce qu’elle ne ressemble à aucune autre. » Bam. Première fois dans l’histoire écrite qu’on dit : la maladie mentale, c’est biologique, pas surnaturel.
Et il ne s’arrête pas là. Il décrit déjà quatre « tempéraments » (on les appelle plus tard les quatre humeurs) :
- Le sanguin → trop de sang → joyeux, extraverti, un peu dragueur.
- Le colérique → trop de bile jaune → irritable, ambitieux, leader.
- Le mélancolique → trop de bile noire → triste, artiste, perfectionniste.
- Le flegmatique → trop de phlegme → calme, lent, posé, un peu mou.
« C’est incroyable, ça ressemble au MBTI ou au Big Five d’aujourd’hui ! »
Exactement. Ces quatre profils vont influencer la psychologie pendant… 2 300 ans.
Galien (IIe siècle) les reprend, les médecins arabes du Moyen Âge les traduisent, la Renaissance les adore, et même Kant et les premiers psychiatres du XIXe s’y réfèrent encore.
Parmi ses hypothèses abandonnées, Hippocrate pensait que l’hystérie chez la femme venait de « l’utérus qui se baladait dans le corps » (d’où le mot hystérie, de hystera = utérus en grec).
« Donc si je résume : en 400 av. J.-C., un mec a déjà dit que la dépression, l’anxiété ou les crises, c’est pas une malédiction, c’est un déséquilibre chimique ? »
Presque. Il parlait d’humeurs, pas de neurotransmetteurs, mais le principe est là :
la santé mentale dépend de l’équilibre physiologique. C’est la première pierre de toute la psychologie scientifique moderne. Et le plus fort ? On a retrouvé ce texte intact sur des papyrus. Il y a 2 400 ans, un médecin posait déjà les bases de ce qu’on redécouvre aujourd’hui avec l’imagerie cérébrale : le cerveau, c’est le chef d’orchestre de nos émotions et de nos comportements.
« Donc en fait, Hippocrate était le premier neuroscientifique ? »
Voilà. Et il n’avait même pas d’IRM. Juste des yeux, des mains, et un sacré courage intellectuel.
2 000 ans plus tard, Descartes va reprendre le flambeau… mais en plaçant l’âme dans la glande pinéale. On en rit encore.
2. 1637 – Descartes et la glande pinéale
« Attends… Descartes, le mec du “je pense donc je suis”, le père de la philosophie moderne… il a vraiment cru que l’âme habitait une petite glande de la taille d’un grain de riz ? »
Oui. Et pas n’importe laquelle :
la glande pinéale (aujourd’hui on sait qu’elle fabrique la mélatonine pour réguler le sommeil, mais à l’époque, personne n’en avait rien à faire). Pourquoi cette glande-là précisément ? Écoute sa logique, elle est magnifique :
- L’âme est une et indivisible (pas comme le corps qui a deux yeux, deux reins, deux hémisphères).
- Donc l’âme doit forcément interagir avec le corps en un seul point.
- Or, dans tout le cerveau, il n’y a qu’une seule structure qui n’est pas dédoublée : la glande pinéale, toute petite, pile au milieu.
- Conclusion : c’est là que l’âme tire les ficelles !
« C’est du niveau “j’ai trouvé la solution parce que c’est la seule pièce qui reste dans le puzzle” »
Exactement.
Descartes l’appelle même le « siège principal de l’âme » dans son traité Les Passions de l’âme (1649). Il imagine que les « esprits animaux » (une sorte de fluide hyper-fin) circulent dans les nerfs comme dans des tuyaux, et que la glande pinéale fait office de vanne : elle s’incline à droite ou à gauche pour diriger ces esprits et provoquer les mouvements du corps.
Petit bonus glauque (et véridique) :
Descartes était un disséqueur acharné. Il n’avait pas le droit de toucher des cadavres humains en France (l’Église interdisait), alors il se faisait livrer des animaux fraîchement abattus. On a des témoignages qu’il disséquait des cœurs de bœufs et de veaux… directement sur la table de sa chambre d’auberge, entre deux cours de philosophie.
Il ouvrait le cœur encore chaud, observait les valves, et essayait de comprendre comment le « feu sans lumière » (son nom pour l’énergie vitale) faisait battre l’organe.
Bref, la glande pinéale restera la star de la psycho-philo pendant presque deux siècles. Jusqu’à ce que, au XIXe siècle, on se rende compte que… ben non, elle ne fait que réguler le sommeil et qu’elle est chez les lézards le « troisième œil ». Descartes 0 – Lézards 1.
Mais il a quand même posé une question qui nous poursuit encore : comment une chose immatérielle (la pensée) peut-elle commander une chose matérielle (le corps) ?
On n’a toujours pas la réponse. On a juste remplacé la glande pinéale par « les réseaux neuronaux » et on fait semblant que ça règle tout.
3. 1879 – Wundt : la psychologie devient enfin une science (avec chronomètre)
Wilhelm Wundt ouvre le tout premier laboratoire de psychologie à Leipzig.
On y chronomètre les réactions à 1/100e de seconde, on demande aux sujets de décrire précisément leurs sensations (introspection ultra-structurée).
« Ça a l’air mortellement chiant. »
Ça l’était !
Ses étudiants américains (Titchener, Cattell…) rentrent aux États-Unis et se disent : « Marre de demander aux gens ce qu’ils ressentent dans leur tête, on va observer des rats dans un labyrinthe et des bébés qui attrapent des trucs. » Et paf : naissance du béhaviorisme, quelques années plus tard.
Ironie de l’histoire : Wundt voulait faire de la psychologie une science pure… il a surtout accouché de son pire ennemi.
4. 1895-1896 – Freud : la parole qui soigne
« Freud c’est celui qui met tout en rapport avec le sexe ? »
Oui mais c’est pas vraiment ça…
Au tout début, Freud était convaincu que la plupart des névroses venaient d’abus sexuels réels subis dans l’enfance (il appelle ça la « théorie de la séduction »).
Il le clame haut et fort en 1896 devant ses collègues viennois… qui le regardent comme s’il venait d’insulter leurs mères. Un an plus tard, pouf, il abandonne cette théorie.
Dans une lettre à Fliess (21 septembre 1897), il avoue qu’il n’arrive plus à y croire complètement. Pourquoi ? Parce que ça impliquait que la moitié des pères de la bonne société viennoise étaient des abuseurs. Trop explosif (Masson, 1984).
« Donc il a reculé parce que ça faisait trop de vagues ? »
Disons qu’il a préféré une théorie qui passait mieux en dîner mondain…
Il a quand même inventé la psychothérapie moderne.
On peut lui en vouloir pour le recul, pas pour l’idée de base : parler peut guérir.
Prochain scandale : un bébé de 11 mois qui finit traumatisé à vie pour la science.
5. 1920 – Little Albert : l’expérience la plus scandaleuse jamais publiée
« Attends, ils ont vraiment fait ça à un bébé ? »
Oui.
John B. Watson, père du béhaviorisme, veut prouver que les émotions se fabriquent par conditionnement pur. Il choisit « Albert B. », un bébé de 11 mois calme et robuste.
Étape 1 : Albert joue tranquillement avec un rat blanc → pas de peur.
Étape 2 : chaque fois qu’Albert touche le rat, on tape violemment sur une barre d’acier derrière sa mère (juste derrière lui). Bruit terrifiant.
Après quelques associations : Albert hurle dès qu’on lui présente le rat… puis un lapin… puis un chien… puis un manteau de fourrure… puis la barbe blanche du Père Noël. Résultat publié en 1920 : la première phobie créée en laboratoire (Watson & Rayner, 1920).Cerise sur le gâteau : la mère retire l’enfant de l’étude avant qu’on ait pu le déconditionner.
« Mais… c’est autorisé, ça ?! »
À l’époque, oui.
Aujourd’hui, une telle expérience vaudrait à l’équipe une radiation immédiate et un procès. C’est devenu le symbole numéro 1 des dérives éthiques en psychologie.
6. 1936-1955 – Lobotomie : le Nobel le plus honteux de l’histoire
« Attends… lobotomie, c’est quand on transperce le cerveau en passant par l’œil ? »
Exactement.
Technique inventée par le Portugais Egas Moniz : on passe un instrument (le « leucotome ») par l’orbite, on donne quelques coups de marteau, on sectionne les connexions entre le lobe préfrontal et le reste du cerveau.
Opération express : 10 minutes, en ambulatoire, parfois même dans des camionnettes itinérantes. Résultat : le patient devient calme, docile… et souvent vide. Plus d’initiative, plus d’émotion, plus de personnalité.
Aux États-Unis, on en fera plus de 50 000 lobotomies entre 1936 et 1955. La plus célèbre : Rosemary Kennedy, sœur de JFK, finit dans un état végétatif à 23 ans. Et le pompon : en 1949, Egas Moniz reçoit le prix Nobel de médecine pour cette « découverte de la valeur thérapeutique de la leucotomie dans certaines psychoses ».
« Le Nobel ? Sérieux ? »
Oui. Tu as bien lu.
C’est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes hontes de l’histoire de la médecine. Puis, miracle : en 1952, les Français Jean Delay et Pierre Deniker introduisent la chlorpromazine (Largactil). Premier antipsychotique efficace.
Les patients agités se calment sans qu’on leur grille le cerveau. Les asiles commencent à se vider pour de bon. Fin de l’âge sombre. Début d’une psychiatrie enfin humaine.
7. 1956-1959 – La révolution cognitive : on rouvre la « boîte noire »
« Les béhavioristes, c’était vraiment “on s’en tape de ce qui se passe dans la tête” ? »
À 100 %.
Pour eux, seul le stimulus et la réponse comptaient. L’esprit ? Une boîte noire inutile. Et là, deux uppercuts en trois ans : 1956 → George Miller publie « The Magical Number Seven, Plus or Minus Two ».
Il démontre que la mémoire de travail humaine ne tient que 7 ± 2 éléments à la fois (des chiffres, des lettres, des mots…).
Première preuve chiffrée qu’il se passe bien quelque chose entre l’oreille et la bouche (Miller, 1956).1959 → Noam Chomsky sort une critique de 30 pages qui enterre le livre de Skinner sur le langage. Skinner disait : « Un enfant apprend à parler parce qu’on le récompense quand il dit “maman”. » Chomsky répond : « Explique-moi alors comment un gamin de 4 ans produit des phrases qu’il n’a jamais entendues. » Skinner n’a jamais su répondre. Game over pour le béhaviorisme pur et dur (Chomsky, 1959).
« Donc en gros, deux articles et paf… on a de nouveau le droit de parler de pensée, de mémoire, d’esprit ? »
Exactement.
En quelques années, la psychologie cognitive explose : on étudie l’attention, la représentation mentale, le traitement de l’information. Le cerveau redevient légitime. On passe du rat dans le labyrinthe à l’humain qui résout des problèmes dans sa tête.
8. 1973-2000 – De l’homosexualité retirée du DSM à la psychologie positive
« Attends, l’homosexualité était vraiment dans le DSM comme une maladie ? »
Oui, depuis le DSM-I de 1952 et jusqu’en 1973.
Cette année-là, après des années de manifestations (des militants envahissent même le congrès de l’APA), et surtout grâce à l’étude fondatrice d’Evelyn Hooker (1957) :
Elle prend 30 homosexuels et 30 hétérosexuels, leur fait passer les tests projectifs classiques (Rorschach, TAT…).
Résultat : les experts les plus chevronnés sont incapables de dire qui est qui.
Conclusion : l’orientation sexuelle n’est pas une pathologie en soi.
En décembre 1973, l’American Psychiatric Association vote : l’homosexualité n’est plus une maladie mentale.
Un des plus beaux virages de l’histoire de la psychiatrie (Hooker, 1957).
« OK, ça c’est cool. Et après ? »
1998 : Martin Seligman devient président de l’APA et annonce : « On a passé cent ans à réparer les dégâts. Et si on passait les cent prochaines années à rendre les gens plus heureux et plus solides ? »
Naissance officielle de la psychologie positive (Seligman & Csikszentmihalyi, 2000). 2003 : Richard Davidson met des moines et des débutants en méditation dans une IRM.
Résultat : 8 semaines de mindfulness réduisent l’activité de l’amygdale (peur/stress) et augmentent l’épaisseur du cortex préfrontal (régulation émotionnelle).
Preuve neuroscientifique que la psychologie n’est pas que du blabla : on peut littéralement remodeler son cerveau par l’entraînement mental (Davidson et al., 2003).
9. Aujourd’hui : on scanne, on modifie, on doute encore
Le DSM-I de 1952 tenait en 130 petites pages. Le DSM-5 de 2013 en fait 947.
On est passés de « 60 troubles » à « plusieurs centaines », et chaque révision fait hurler la moitié de la profession. Il est possible de faire scintiller un cerveau en temps réel sous IRM fonctionnelle. On efface ou on réactive des souvenirs précis chez la souris avec de la lumière (optogénétique).
« ça me rappelle les Men In Black avec leur fameux flashouilleur »
Oui, c’est vrai qu’il y a peut-être de l’inspiration ici.
On prescrit de la méditation comme on prescrit du Prozac, avec des méta-analyses solides derrière. Et pourtant…
Personne n’a la moindre idée de ce qu’est vraiment la conscience. Ni comment une poignée de neurones produit le fait que « j’ai l’impression d’être moi ».
« Donc si je résume : 2 500 ans de galères, d’horreurs, de fulgurances, de prix Nobel honteux et de révolutions… pour arriver à “on n’a toujours pas compris le principal” ? »
Et le plus beau dans tout ça ? On continue à se tromper.
En bref…
En 2 500 ans, on est passés de l’âme invisible à la glande pinéale, à la lobotomie au pic à glace, aux IRM qui montrent le cerveau penser. Aujourd’hui, on peut scanner le cerveau en direct, modifier un souvenir chez la souris, observer une thérapie changer une connexion neuronale, mais on ne comprend toujours pas la conscience.
On avance. Parfois en zigzag. Mais on avance.
Bibliographie
- American Psychiatric Association. (1952). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (1st ed.).
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596
- answers.hshsl.umaryland.edu Baddeley, A. D. (1986). Working memory. Oxford University Press. Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner’s Verbal behavior. Language, 35(1), 26–58. https://doi.org/10.2307/411334
- Davidson, R. J., Kabat-Zinn, J., Schumacher, J., Rosenkranz, M., Muller, D., Santorelli, S. F., Urbanowski, F., Harrington, A., Bonus, K., & Sheridan, J. F. (2003). Alterations in brain and immune function produced by mindfulness meditation. Psychosomatic Medicine, 65(4), 564–570. https://doi.org/10.1097/01.PSY.0000077505.67574.E3
- Hooker, E. (1957). The adjustment of the male overt homosexual. Journal of Projective Techniques, 21(1), 18–31. https://doi.org/10.1080/08853126.1957.10380742
- Masson, J. M. (1984). The assault on truth: Freud’s suppression of the seduction theory. Farrar, Straus and Giroux. Miller, G. A. (1956). The magical number seven, plus or minus two: Some limits on our capacity for processing information. Psychological Review, 63(2), 81–97. https://doi.org/10.1037/h0043158
- Seligman, M. E. P., & Csikszentmihalyi, M. (2000). Positive psychology: An introduction. American Psychologist, 55(1), 5–14. https://doi.org/10.1037/0003-066X.55.1.5
- Watson, J. B., & Rayner, R. (1920). Conditioned emotional reactions. Journal of Experimental Psychology, 3(1), 1–14. https://doi.org/10.1037/h0069608
FAQ
La psychologie est-elle une vraie science ?
Oui depuis 1879, mais elle reste hybride : expérimentale et clinique.
Freud s’est-il trompé ?
Il a eu des fulgurances (inconscient, cure par la parole), mais la majorité de ses théories métapsychologiques ne sont plus utilisées.
50 000 lobotomies, vraiment ?
Oui, principalement aux USA et en Europe du Nord.
Pourquoi l’homosexualité a-t-elle été retirée du DSM ?
Parce qu’aucune différence psychologique objective n’a pu être démontrée.
Et aujourd’hui ?
IRM, IA, optogénétique, mindfulness mesurable… Mais toujours aucune théorie finale du cerveau.
Marius François – Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Hypnose, EMDR – Moulins (03)
