Imaginez une pièce tranquille, baignée de lumière rouge diffuse, où l’on demande à quelqu’un de fermer les yeux, d’écouter un léger souffle sonore et de dire tout ce qui lui traverse l’esprit. Ailleurs, à plusieurs kilomètres, une autre personne observe une image tirée au hasard et tente de la « transmettre ». Voilà, en substance, l’un des protocoles les plus célèbres de la parapsychologie : le Ganzfeld.
Ce type de scène pourrait passer pour une expérience ésotérique, mais elle fait partie d’une recherche universitaire bien réelle. Depuis plus d’un siècle, certains scientifiques tentent d’appliquer des méthodes rigoureuses à des phénomènes difficiles à classer : télépathie, précognition, clairvoyance ou encore psychokinèse. Dans mon cabinet de psychologue à Moulins, je rencontre parfois des personnes qui ont vécu des expériences inexplicables et qui cherchent non pas une validation mystique, mais une compréhension. Cet article propose de regarder ce que la science dit réellement de ces phénomènes, loin des excès, des croyances et des sarcasmes.
« Arrête, on sait que ça n’existe pas »
C’est bel et bien ce que tente d’éclaircir les universitaires Lucien
La parapsychologie : une histoire scientifique mouvementée
Contrairement aux idées reçues, la parapsychologie n’est pas née dans une arrière-salle enfumée, mais dans les milieux universitaires. La Society for Psychical Research est fondée en 1882, suivie un peu plus tard par les travaux de J. B. Rhine à l’université Duke. Ces chercheurs tentent d’étudier des phénomènes rapportés par des sujets dans des conditions suffisamment strictes pour éliminer la fraude, les coïncidences grossières ou les biais évidents.
Cet intérêt scientifique a peu à peu conduit à des laboratoires installés dans des institutions reconnues : Princeton, Goldsmiths London, l’université d’Édimbourg et d’autres. La démarche est simple : utiliser les méthodes de la psychologie expérimentale classique – double aveugle, tirages aléatoires, analyses statistiques – pour déterminer s’il existe quelque chose dans ces phénomènes ou si tout n’est que trompe-l’œil.
« Ok mais le principe de la parapsychologie c’est qu’on ne l’explique pas »
Très bonne remarque Lucien !
Comment tester l’invisible ?
La question centrale de la parapsychologie est méthodologique : comment étudier un phénomène que l’on ne peut ni provoquer volontairement, ni mesurer directement ? Cela a donné naissance à des protocoles devenus standards au fil des décennies.
Le protocole Ganzfeld
C’est probablement le plus connu. Le participant se retrouve dans un état proche de la privation sensorielle contrôlée, ce qui diminuerait la part d’informations extérieures et favoriserait les perceptions internes. Pendant ce temps, un autre sujet visualise une image choisie aléatoirement. À la fin, l’observateur doit déterminer laquelle des quatre images lui a été « transmise ».
Il serait facile d’écarter les résultats comme des coïncidences. Pourtant, plusieurs méta-analyses cumulant des milliers d’essais montrent un taux de réussite légèrement mais significativement supérieur au hasard (Storm et al., 2010 ; Tressoldi & Storm, 2024). Les effets sont faibles, mais persistants.
Les cartes de Zener
Les premières études utilisaient cinq symboles simples, que le participant devait deviner sans indice sensoriel. Ici aussi, les résultats bruts ne sont pas spectaculaires, mais certains sujets obtenaient des scores anormalement élevés, difficiles à expliquer uniquement par le hasard. Toutefois, ces expériences étaient sensibles à la fatigue, à la lassitude et à des imperfections de protocole, ce qui les a rendues moins probantes à long terme.
Les générateurs aléatoires
À Princeton, plusieurs décennies de travaux ont cherché à savoir si un sujet pouvait influencer de minuscules variations dans un système physique aléatoire. Les écarts observés sont très ténus – de l’ordre de ce que l’on observe en IRM ou en EEG quand un effet réel est encore à la limite du détectable – mais suffisamment fréquents pour intriguer certains statisticiens.
La précognition
Les expériences de Bem (2011) ont fait couler beaucoup d’encre en suggérant que le cerveau pourrait, quelques secondes avant la présentation d’un stimulus, montrer des variations physiologiques légères mais détectables. Ces résultats ont été attaqués, réanalysés et contrôlés, parfois confirmés, parfois infirmés. Mais ils ont eu le mérite de relancer le débat : que faire lorsqu’un résultat improbable refuse de disparaître au fil des réplications ?
Faibles, mais persistants : que valent les résultats ?
Les méta-analyses récentes sont claires : les effets observés existent, mais ils sont très faibles. Cardeña (2018) a publié dans American Psychologist une synthèse qui conclut à l’existence d’anomalies statistiques cohérentes. Storm et Tressoldi (2010, 2012, 2024) arrivent à des résultats similaires. Même lorsque les protocoles sont durcis, lorsque les analyses sont pré-enregistrées et lorsque les erreurs classiques sont éliminées, quelque chose semble demeurer.
« Bref : ça bouge de 0.5 % et vous appelez ça une révolution ? »
L’IRM fonctionnelle a commencé par des micro-signaux invisibles à l’œil nu. Les sciences progressent souvent en détectant l’infiniment petit.
Pour autant, la majorité des chercheurs restent prudents. Aucun modèle théorique solide ne permet d’expliquer les phénomènes observés. La physique ne fournit aujourd’hui aucun mécanisme permettant d’imaginer une transmission d’information sans médiation classique. Et la psychologie doit rester rigoureuse : tant qu’un phénomène ne peut pas être reproduit de manière fiable, il reste une hypothèse fascinante, pas une certitude.
Les critiques : salutaires et nécessaires
Il serait dangereux de considérer la parapsychologie comme une discipline prouvée et stabilisée. Les objections sont nombreuses et légitimes :
les effets sont petits, difficiles à reproduire, vulnérables aux biais de publication, et l’histoire de la discipline comporte des épisodes méthodologiques discutables. Hyman (1985) a critiqué l’ensemble du champ de manière approfondie, poussant les laboratoires à renforcer la qualité de leurs protocoles.
Mais c’est justement dans ces tensions que la recherche avance. Comme souvent, les controverses obligent à travailler mieux. Ce fut déjà le cas en neurosciences, en psychanalyse expérimentale, en psychologie sociale ou en recherche médicale. La science progresse rarement en ligne droite.
« Donc rien n’est démontré »
C’est exact, il n’y a aucun consensus scientifique. Mais les données montrent qu’il existe des anomalies statistiques tenaces qui méritent d’être comprises plutôt que balayées d’un revers de main.
Et dans un cabinet de psychologue ?
Dans une pratique de psychologue à Moulins, on ne cherche pas à valider ces phénomènes cliniquement. La thérapie repose sur des méthodes éprouvées : psychothérapie, TCC, thérapie des schémas, EMDR, entretien clinique. Mais il est fréquent que des patients racontent des expériences subjectives marquantes – rêves prémonitoires, impressions de déjà-vu intenses, intuitions troublantes. Les ignorer serait une erreur : leur fonction psychique est réelle, même si aucune preuve ne vient valider l’interprétation paranormale qui les accompagne.
L’enjeu n’est pas de « croire », mais de comprendre ce que ces expériences représentent dans la vie psychique de la personne : quête de sens, manière de relier des événements, tentative de maîtriser l’incertitude, souvenir émotionnel particulièrement saillant… La psychologie, avant tout, s’intéresse au vécu.
En bref…
La parapsychologie n’a pas démontré l’existence de la télépathie, de la précognition ou de la psychokinèse. Mais elle a montré qu’en travaillant avec rigueur, certains résultats persistent au-delà de ce que le hasard permettrait d’attendre. C’est peut-être le signe d’un bruit statistique encore mal compris, d’un biais collectif invisible, d’un phénomène psychophysiologique réel, ou, qui sait, d’un pan encore inexploré de l’esprit humain.
Il est trop tôt pour trancher. Mais suffisamment tôt pour continuer à chercher, sans naïveté et sans fermeture dogmatique. Ce qui est certain, c’est que la conscience humaine demeure un mystère profond. Et que l’histoire de la science montre une chose : il y a toujours eu des phénomènes que l’on considérait impossibles… jusqu’à ce que nous trouvions comment les mesurer.
Bibliographie
- Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425.
- Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236
- Hyman, R. (1985). The elusive quarry: A scientific appraisal of psychical research. Prometheus Books.
- Jahn, R. G., & Dunne, B. J. (2000). Sensors, filters, and the source of reality. Journal of Scientific Exploration, 14(1), 35–60.
- Storm, L., Tressoldi, P. E., & Di Risio, L. (2010). Meta-analysis of free-response studies, 1992–2008: Assessing the noise reduction model in parapsychology. Psychological Bulletin, 136(4), 471–485.
- Storm, L., Tressoldi, P. E., & Di Risio, L. (2012). Meta-analysis of ESP studies, 1987–2010: Assessing the success of the forced-choice design in parapsychology. Journal of Parapsychology, 76, 243–273.
- Tressoldi, P. E., & Storm, L. (2024). Psi research 2.0: Pre-registered multi-lab replications and methodological evolution. F1000 Research.
Marius François – Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Hypnose, EMDR – Moulins (03)
Un article rédigé par votre psychologue à Moulins, pour explorer ce que la science peut réellement dire – et ne pas dire – du « paranormal ».
