Imaginez la scène : on est en 399 avant J.-C., Athènes, fin d’après-midi. Socrate vient d’être condamné à mort. Ses amis pleurent, supplient. Lui ? Il prend tranquillement la coupe de ciguë, la boit comme on boit un café, et explique calmement que, vu son âge et ses rhumatismes, il se sent déjà « un poids pour les autres ». Un sentiment de fardeau perçu. Un isolement. Une capacité à passer à l’acte sans panique.
2 400 ans plus tard, on a donné un nom à ça : la théorie interpersonnelle du suicide de Thomas Joiner. Et on sait aujourd’hui que c’est l’un des meilleurs prédicteurs du passage à l’acte.
« Attends, attends… donc tu es en train de me dire que même Socrate cochait les cases ? »
Oui, Alex. Et c’est exactement pour ça que le sujet n’est pas réservé aux « cas graves » ou aux « fous ». Ça peut concerner tout le monde. Y compris la personne que tu aimes le plus au monde.
Alors on y va. Pas de blabla compassionnel vide, pas de statistique froide non plus. On va parler concret, science, outils qui marchent vraiment, et surtout : ce que toi, moi, un proche ou un professionnel, on peut faire dès aujourd’hui.
D’où ça vient, vraiment ? (Et non, ce n’est pas « juste la dépression »)
« Bon, on sait tous que quand on est déprimé, on peut avoir des idées noires… »
Oui Alex, mais c’est beaucoup plus précis que ça.
Il y a trois ingrédients qui, quand ils se retrouvent ensemble, font exploser le risque :
- Se sentir un poids pour les autres (« tout le monde serait mieux sans moi »)
- Ne plus se sentir appartenir à personne (isolement réel ou perçu)
- Avoir appris que la douleur et la mort, finalement, ça ne fait pas si peur (tentatives passées, métier exposé, douleur chronique…)
C’est la théorie IPTS de Joiner, validée dans plus de 100 études internationales. Et quand les trois sont présents, le risque est multiplié par 30… Trente !
« Ok, c’est glaçant… mais alors, qu’est-ce qu’on regarde en premier quand on a peur pour quelqu’un ? »
Plusieurs signes sont évocateurs
Les signes qui ne trompent (presque) jamais
- Parler de la mort, même « pour rire »
- Donner ses affaires, faire des « rangements » bizarres
- Dire des phrases comme « tu seras mieux sans moi », « je suis un boulet »
- Retrait brutal des réseaux sociaux ou des proches
- Rechercher activement des moyens (médicaments, armes, cordes…)
80 % des personnes qui passent à l’acte avaient prévenu quelqu’un dans les semaines précédentes. Le problème, c’est qu’on entend souvent « il/elle plaisantait » ou « il/elle allait mieux ces derniers jours ». C’est classique : quand la décision est prise, l’angoisse baisse, la personne paraît plus calme… et c’est là que c’est le plus dangereux.
La question que tout le monde hésite à poser (et qu’il faut poser absolument)
« Mais si je lui demande s’il veut mourir, je vais pas lui mettre l’idée dans la tête ? »
Non !
Des dizaines d’études (dont une méta-analyse sur plus de 11 000 personnes) montrent que poser la question directement n’augmente PAS le risque. Au contraire : ça ouvre la porte.
Donc on pose, calmement, sans détour :
- « Est-ce que tu penses à te suicider ? »
- « As-tu un plan précis ? »
- « As-tu déjà les moyens ? »
- « Est-ce que tu penses à une date pour le faire ? »
Si la réponse est oui à l’une de ces questions → c’est une urgence absolue.
Le truc qui sauve vraiment des vies en 20 minutes : le Safety Plan (plan de sécurité)
Pas besoin d’être psychologue pour le faire. Tu prends une feuille, un stylo, et tu remplis ça avec la personne (ou tu le fais faire par un pro si tu n’es pas à l’aise) :
- Mes signes d’alerte (quand je sens que ça dérape)
- Ce que je peux faire tout·e seul·e pour me calmer (musique, douche froide, respiration 4-7-8…)
- Les personnes que je peux appeler juste pour parler
- Les personnes que je peux appeler si je suis en danger imminent
- Les professionnels / numéros d’urgence (3114 en France – gratuit, 24h/24, 7j/7, pros formés)
- Comment je rends mon environnement plus sûr (je donne les médicaments à quelqu’un, je range les armes, etc.)
Une étude randomisée aux urgences américaines (Stanley et al., 2018) a montré que les personnes qui repartaient avec un Safety Plan + deux appels de suivi dans la semaine avaient 45 % de comportements suicidaires en moins dans les 6 mois.
« 45 % en 20 minutes de papier ? »
Oui, Alex. Parfois la psychologie, c’est aussi simple que ça. Et aussi puissant.
Les interventions qui marchent vraiment (evidence-based, pas bullshit) – version un peu plus costaude
« Ok, le Safety Plan c’est bien beau, mais une fois qu’on a rempli la feuille, on fait quoi ensuite ? »
Bonne question, Alex.
Voici ce que la science a validé comme étant le plus efficace aujourd’hui :
- Safety Planning Intervention (SPI) + suivi téléphonique
Réduction de 45 % des comportements suicidaires à 6 mois (Stanley et al., JAMA Psychiatry 2018). C’est la base. Tout le reste vient après. - CAMS – Collaborative Assessment and Management of Suicidality
Le patient et le thérapeute travaillent ensemble sur les « drivers » précis de sa crise. Résultat : réduction de 50-60 % de l’idéation suicidaire dès la 4-6ᵉ séance (Jobes, 2021). - DBT (Dialectical Behavior Therapy)
Pour les personnes qui font des tentatives répétées : divise par deux les gestes dans l’année. Le module « régulation émotionnelle » est particulièrement puissant. - CBT-SP (Cognitive Behavioral Therapy for Suicide Prevention)
12-16 séances ciblées sur les pensées « tout ou rien », le fardeau, la résolution de problèmes. - Réduction des moyens létaux
Exemples : blister de paracétamol, barrières sur le Golden Gate, verrouillage des armes à feu. - Kétamine / Eskétamine (Spravato®)
Chute de l’idéation en 4-24h chez 60-70 % des patients résistants (prescription uniquement par un psychiatre) - Contacts brefs post-crise
SMS, appels : réduction de 10-20 % des récidives.
« Du coup, on a le choix entre 50 outils ? »
Non, Alex.
On commence toujours par le Safety Plan + réduction des moyens + suivi rapproché. Ensuite on choisit la thérapie la plus adaptée. Le reste vient en renfort quand c’est nécessaire.
Et si je suis un proche ? Les 3 règles d’or
- Tu poses la question directe (oui, vraiment).
- Tu ne laisses jamais la personne seule si risque imminent.
- Tu appelles le 3114 avec elle (ou tu l’accompagnes aux urgences).
Tu n’as pas besoin d’avoir les solutions. Tu as juste besoin d’être le pont vers ceux qui les ont.
« Et si la personne refuse l’aide ? »
Tu respectes, tu restes en lien, tu reposes la question plus tard, tu impliques d’autres proches si possible, et tu continues à tendre la main. On ne force pas, mais on ne lâche pas.
En bref…
Le suicide n’est pas une fatalité.
La plupart des gens, quand on leur donne une porte de sortie crédible, choisissent la vie.
Alors oui, c’est grave. Mais c’est aussi, très souvent, évitable.
Si tu lis ces lignes et que tu hésites pour toi ou pour quelqu’un, appelle le 3114. Tout de suite. Ou prends rendez-vous. On peut en parler ensemble à Moulins, sans jugement.
Parce que non, ce n’est pas une fatalité.
Bibliographie (APA)
- Chu, C., Buchman-Schmitt, J. M., Stanley, I. H., et al. (2017). The interpersonal theory of suicide: A systematic review and meta-analysis. Psychological Bulletin, 143(12), 1313-1345.
- Stanley, B., Brown, G. K., Brenner, L. A., et al. (2018). Comparison of the Safety Planning Intervention with follow-up vs usual care. JAMA Psychiatry, 75(9), 894-900.
- Jobes, D. A. (2021). Managing suicidal risk: A collaborative approach (3rd ed.). Guilford Press.
- World Health Organization (2024). Suicide prevention.
- Numéro national de prévention du suicide – 3114 (gratuit, 24h/24, 7j/7, anonyme).
FAQ
Est-ce que parler de suicide donne des idées ?
Non, jamais. Plus de 20 études (dont une méta-analyse sur 11 000 personnes) montrent que poser la question directe n’augmente pas le risque et ouvre au contraire la possibilité d’aider.
Comment savoir si quelqu’un pense vraiment au suicide ?
Les signes les plus fiables : parler de la mort (même « pour rire »), donner ses affaires, dire « vous serez mieux sans moi », retrait brutal, recherche de moyens (médicaments, armes…). 80 % des personnes qui passent à l’acte avaient prévenu quelqu’un avant.
Que faire si mon proche dit qu’il veut mourir ?
- Poser la question directe : « As-tu un plan ? As-tu les moyens ? »
- Ne jamais le laisser seul si le risque est imminent.
- Appeler immédiatement le 3114 (24h/24, gratuit) ou le 15.
- Faire un Safety Plan ensemble dès que possible.
Que dire à quelqu’un qui a des idées suicidaires ?
Écouter sans juger, dire « Je suis là, tu n’es pas seul », poser les questions directes, et proposer d’appeler le 3114 ensemble. Pas besoin d’avoir les solutions, juste d’être le pont.Le 3114 c’est vraiment utile ou c’est un répondeur ?
Non, ce sont des psychologues et infirmiers formés spécifiquement à la crise suicidaire, disponibles 24h/24, 7j/7, anonyme et gratuit. Des milliers de vies sauvées depuis 2021.
Est-ce que les antidépresseurs augmentent le risque de suicide ?
Au début du traitement (2-4 premières semaines), il peut y avoir une légère augmentation du risque chez les moins de 25 ans (effet d’activation). C’est pourquoi on surveille de très près. À long terme, ils diminuent fortement le risque.
Mon ado parle de mourir sur TikTok, je fais quoi ?
Prendre au sérieux même si c’est « pour la blague ». Poser la question directe en privé, proposer d’appeler le 3114 ensemble ou de consulter un psychologue rapidement. L’humour noir peut cacher une vraie souffrance.
Combien de temps dure une crise suicidaire ?
La plupart des crises aiguës durent entre 20 minutes et quelques heures. C’est pour ça que gagner du temps (Safety Plan, appel 3114, suppression des moyens) sauve des vies : la grande majorité des survivants à une tentative ne récidivent jamais.
Peut-on sortir d’une crise suicidaire sans hospitalisation ?
Oui, très souvent. Safety Plan + suivi rapproché (CAMS, DBT ou psychologue) + entourage impliqué = 90 % des personnes restent en vie et vont mieux ensuite.
Comment aider quelqu’un qui refuse toute aide ?
Rester en lien, reposer la question régulièrement, impliquer d’autres proches si possible, laisser le 3114 en « plan B » (« si un jour tu changes d’avis, voilà le numéro »). On ne lâche pas.
Y a-t-il un lien entre burn-out et suicide ?
Oui, très fort. Le sentiment d’être un poids + épuisement extrême = combo fréquent. D’où l’importance de consulter dès les premiers signes de burn-out.
Le suicide est-il héréditaire ?
Pas directement, mais il existe une vulnérabilité génétique (variantes sérotoninergiques) qui, combinée à des traumas ou un environnement difficile, augmente le risque.
Où trouver un psychologue formé à la crise suicidaire près de Moulins (03) ?
Vous pouvez prendre rendez-vous directement avec moi ici.
Contacts :
- Appel gratuit, 24h/24, 7j/7 et anonyme au 3114 (site web : https://3114.fr/)
- Appel gratuit, 24h/24, 7j/7 et anonyme au 01 45 39 40 00 (sih/te web : https://www.suicide-ecoute.fr/)
- Pour les étudiants : 04 85 30 00 10 (par téléphone ou par tchat : https://www.nightline.fr/lyon)
Prends soin de toi. Et des autres.
On en parle quand tu veux.
Marius François – Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Hypnose, EMDR – Moulins (03)
