Vous êtes au bureau. Les idées se bousculent, l’esprit s’enflamme, trois pensées arrivent en même temps. Et pourtant le mail ouvert depuis deux heures n’avance pas. Vous faites un aller-retour chercher un café que vous oubliez aussitôt sur une table. Le bruit ambiant devient insupportable, comme si vos sens étaient réglés sur une haute sensibilité permanente. Les collègues rentrent chez eux mais vous restez, encore, pour terminer ce que vous n’avez pas su commencer.
Ce tableau ne parle pas d’un manque de volonté. Il parle d’un cerveau qui fonctionne autrement (Faraone et al., 2024). Et beaucoup d’adultes découvrent trop tard qu’ils vivent avec un TDAH silencieux, loin de l’image de l’enfant qui court partout.
Un trouble qui commence bien avant l’âge adulte
« Mais pourquoi je n’ai pas été diagnostiqué avant ? »
Cette question, beaucoup d’adultes la posent au moment du diagnostic Léandre.
Le TDAH n’apparaît pas dans la vie adulte : il est présent dès l’enfance (American Psychiatric Association, 2022). Les critères actuels exigent des symptômes avant 12 ans (DSM-5-TR). Mais si ces signes passent inaperçus – et c’est courant – personne ne s’en rend compte avant 30, 40 ou 50 ans.
Certains enfants se font remarquer : agitation, impulsivité, difficultés scolaires visibles. D’autres, souvent des filles, sont sages, rêveuses, “ailleurs”… et ne dérangent personne. Elles passent à côté de l’identification (Quinn & Madhoo, 2014 ; Atalia et al., 2023).
Pourtant, près de la moitié des enfants concernés conservent des difficultés significatives à l’âge adulte (Barkley, 2015). L’hyperactivité bruyante s’apaise, mais l’agitation interne, le manque de régulation émotionnelle et les troubles attentionnels persistent – au moment même où la vie exige autonomie, organisation et performance.
« C’est toujours là… mais personne ne le voit. »
Et ça engendre pas mal de problèmes…
Une enfance saturée de critiques : les racines des schémas
Très tôt, l’enfant TDAH comprend une chose : « Je ne fais jamais assez bien. » Pas parce qu’on lui dit clairement, mais parce que les remarques négatives s’enchaînent plus que chez les autres enfants. Dès la maternelle, un enfant TDAH reçoit en moyenne trois à cinq fois plus de critiques quotidiennes (Barkley, 2015).
« Concentre-toi »
« Tu rêves encore »
« Tu pourrais y arriver si tu voulais »
Chez un enfant intelligent mais débordé, ces remarques se traduisent vite en : « Je suis nul », « Je n’y arriverai jamais comme les autres ». Les études montrent que ces expériences répétées installent des schémas d’Échec, de Défectuosité ou de Honte dès l’âge de 10 ans (Philipsen et al., 2017).
Et ces schémas ne disparaissent pas : ils deviennent la toile de fond de l’adulte, alimentant procrastination, perfectionnisme paralysant, auto-critique ou épuisement émotionnel (Lenk et al., 2021).
« Si les autres y arrivent… pourquoi pas moi ? »
Parce que tu as des difficultés de régulation de l’attention
Un cerveau qui ne manque pas d’attention, mais qui la régule mal
Contrairement à ce que suggère le nom du trouble, le TDAH n’est pas un déficit d’attention. Le cerveau TDAH sait parfaitement se concentrer – parfois même trop. Mais il ne sait pas toujours réguler son attention (Faraone et al., 2024).
L’imagerie cérébrale montre notamment une hypoactivation des circuits fronto-striataux et une diminution de dopamine et noradrénaline dans le cortex préfrontal (Cortese & Coghill, 2022). Résultat : lorsqu’une tâche est peu stimulante, monotone ou demande un effort progressif, elle devient extrêmement difficile à maintenir.
Cela explique ce paradoxe bien connu : être brillant sur un projet complexe… et incapable de remplir un formulaire simple.
« Hier, j’étais brillant. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être incapable. »
Oui, c’est normal Léandre, c’est le principe d’être fatigué après un effort intense
L’adulte TDAH : agitation intérieure, compensation… puis épuisement
Avec le temps, beaucoup d’adultes TDAH développent des stratégies de survie : travailler plus, finir tard, compenser constamment, rester dans « l’urgence permanente ». Ils deviennent performants, efficaces… mais au prix d’un coût intérieur immense.
Cette sur-adaptation conduit à l’épuisement, au découragement, à la perte de confiance. Et ce n’est souvent qu’après un burn-out, une dépression ou une rupture qu’un diagnostic arrive – souvent tard, entre 35 et 45 ans (Ginsberg et al., 2014).
Pour certains, c’est un choc. Pour d’autres, un immense soulagement :
« Ce n’était pas moi le problème. C’était un fonctionnement que personne n’avait nommé. »
Oui, et quand on comprend, tout est plus simple…
Quand le trouble laisse une blessure : les schémas à l’âge adulte
Même lorsque les médicaments améliorent l’attention et l’organisation, une autre partie reste souvent intacte : la souffrance émotionnelle accumulée pendant des années.
Les adultes TDAH présentent souvent des schémas de :
– Défectuosité / Honte
– Échec
– Exigences excessives
– Privation émotionnelle
– Méfiance
(Philipsen et al., 2017 ; Lenk et al., 2021)
Ces schémas font qu’une simple erreur devient une catastrophe personnelle :
« Tu n’es pas assez bon. » « Tu aurais dû mieux faire. » « Les autres y arrivent, pourquoi pas toi ? »
« Le symptôme passe… mais la voix intérieure reste. »
Mais ce n’est pas définitif !
La thérapie des schémas : reconstruire ce qui n’a jamais eu l’occasion de se consolider
La thérapie des schémas, créée par Jeffrey Young, ne se contente pas de travailler sur les comportements actuels. Elle explore ce qui s’est installé dans l’enfance : les messages reçus, les émotions vécues, les besoins non comblés (Young et al., 2003).
En travaillant sur les « modes » – l’Enfant vulnérable, le Parent critique, l’Adulte sain – la personne apprend à identifier ce qui l’active, à accueillir ses émotions plutôt qu’à les subir, et à reconstruire une image d’elle-même réaliste, cohérente, apaisée.
Les résultats sont particulièrement intéressants chez les adultes TDAH avec honte chronique ou dépression associée, avec des améliorations durables sur l’estime de soi et la qualité de vie (Shapiro, 2025).
« J’ai l’impression qu’il y a pas mal de similitude entre le TDAH et l’anxiété non ? »
Absolument et c’est ce qui nécessite un diagnostic différentiel
TDAH ou anxiété : comment faire la différence ?
TDAH et anxiété se confondent souvent, car les deux peuvent provoquer difficulté à se concentrer, agitation intérieure et fatigue mentale. Pourtant, leur origine n’est pas la même.
Dans le TDAH, les difficultés attentionnelles sont présentes depuis l’enfance et résultent d’un fonctionnement neurodéveloppemental (American Psychiatric Association, 2022). Le cerveau a du mal à réguler l’attention, qui fluctue selon l’intérêt, l’environnement et la stimulation.
Dans l’anxiété, les troubles de l’attention sont une conséquence : le cerveau est trop occupé à anticiper, s’inquiéter ou analyser des scénarios, ce qui laisse moins de ressources pour se concentrer (Castellanos et al., 2023).
Un indice simple permet souvent de les distinguer :
– TDAH : l’attention revient facilement quand la tâche est motivante.
– Anxiété : même une tâche plaisante peut être envahie par des pensées préoccupantes.
Enfin, les deux peuvent coexister. Beaucoup d’adultes TDAH développent une anxiété secondaire après des années d’échecs, de retards et de critiques, ce qui complexifie le tableau clinique (Ginsberg et al., 2014).
Différencier les deux, c’est aussi mieux accompagner : traiter l’anxiété ne fait pas disparaître le TDAH… mais traiter le TDAH soulage souvent l’anxiété (Faraone et al., 2024).
En bref…
Le TDAH n’est pas un manque de motivation, d’organisation, de discipline ou de maturité. C’est un fonctionnement neurodéveloppemental particulier, invisible mais réel, qui s’installe dès l’enfance et laisse parfois une empreinte émotionnelle profonde.
Lorsqu’il est identifié et accompagné par une approche complète – psychoéducation, traitement si nécessaire, thérapie des schémas – la vie change. Non pas parce que les difficultés disparaissent totalement, mais parce que la personne cesse de se battre contre elle-même.
Et c’est souvent là que commence une reconstruction.
Bibliographie
- American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.).
- Atalia, E., Hazut, N., Levine, S. Z., & Hadar-Shoval, D. (2023). Gender differences in adult ADHD diagnosis. Journal of Clinical Psychiatry.
- Barkley, R. A. (2015). Attention-deficit hyperactivity disorder: A handbook for diagnosis and treatment (4th ed.). Guilford Press.
- Castellanos, F. X., et al. (2023). Clinical overlap between anxiety disorders and ADHD. Current Psychiatry Reports.
- Cortese, S., et al. (2018). Comparative efficacy of ADHD treatments. The Lancet Psychiatry.
- Cortese, S., & Coghill, D. (2022). Twenty years of ADHD medication research. The Lancet Psychiatry.
- Faraone, S. V., et al. (2021–2024). International ADHD consensus. Neuroscience & Biobehavioral Reviews.
- Ginsberg, Y., et al. (2014). Under-diagnosis of ADHD and suicide risk. Journal of Psychopharmacology.
- Lenk, K., Philipsen, A., Richter, J., & Matthies, S. (2021). Early maladaptive schemas in adults with ADHD. Journal of Affective Disorders, 293, 315–327.
- Philipsen, A., et al. (2017). Early maladaptive schemas in ADHD. European Archives of Psychiatry and Clinical Neuroscience.
- Quinn, P. O., & Madhoo, M. (2014). A hidden diagnosis in girls and women. Primary Care Companion for CNS Disorders, 16(3).
- Shapiro, S. (2025). Schema therapy for adult ADHD: Clinical pathway and treatment modules. Guilford Press.
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. (2003). Schema Therapy: A Practitioner’s Guide. Guilford Press.
FAQ — TDAH
Mon enfant TDAH gardera-t-il le trouble à l’âge adulte ?
Pas forcément. 35 à 50 % des enfants voient une atténuation significative, mais un suivi précoce améliore le pronostic.
Faut-il donner des médicaments à un enfant ?
Seulement en cas de trouble sévère et après évaluation complète. Avant 8-9 ans, l’accompagnement parental et la psychoéducation sont prioritaires. Pensez à consulter un médecin psychiatre pour les questions concernant les traitements médicamenteux.
Les filles sont-elles moins touchées ?
Non. Elles sont simplement moins diagnostiquées, car leurs symptômes sont souvent moins visibles.
La thérapie des schémas fonctionne-t-elle pour les adolescents ?
Oui, avec des adaptations spécifiques au développement de l’adolescent.
Peut-on prévenir la honte toxique chez l’enfant TDAH ?
Oui, en modifiant le discours des adultes : « Ce n’est pas qu’il ne veut pas, c’est qu’il ne peut pas… pour l’instant. »
Marius François – Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Hypnose, EMDR – Moulins (03)
Le TDAH est pris en charge par les psychologues à Moulins, n’hésitez pas à prendre rdv avec un psychologue de Moulins.
