L’Analyse des Pratiques (APP) : Pourquoi le miroir collectif est-il indispensable au travail ?
Dans les métiers de l’humain — santé, social, enseignement ou management — nous portons souvent une charge mentale invisible. Un jour, une situation nous « colle à la peau » : un conflit avec un patient, un sentiment d’impuissance face à une équipe, ou une décision éthique complexe. C’est ici que l’Analyse des Pratiques Professionnelles intervient. Bien plus qu’une simple réunion, c’est un laboratoire clinique pour l’esprit.
Le concept : Sortir du « pilote automatique »
L’Analyse des Pratiques est un dispositif où des professionnels se réunissent pour réfléchir à leur manière de travailler. Selon Donald Schön (1983), le professionnel efficace est un « praticien réflexif ». Il ne se contente pas d’appliquer des techniques ; il est capable de réfléchir sur l’action, pendant et après l’événement, pour transformer son expérience en savoir.
Les mécanismes psychologiques : Pourquoi l’APP nous protège ?
- La fonction « Contenance » : Inspiré par les travaux de Wilfred Bion, le groupe d’APP sert de « réceptacle » aux émotions brutes et parfois toxiques vécues sur le terrain. Le groupe aide à digérer ces émotions pour les transformer en pensées claires.
- La décentration (L’effet de perspective) : En exposant une situation au groupe, le narrateur sort de sa vision « tunnel » provoquée par le stress. Les questions des collègues permettent de voir des angles morts et de sortir du sentiment de culpabilité individuelle.
- La prévention du Burn-out : La recherche montre que le soutien social technique et émotionnel réduit drastiquement l’épuisement professionnel. L’APP agit comme une soupape de sécurité neurobiologique, abaissant le niveau de cortisol chronique lié aux tensions relationnelles.
Focus méthodologique : Le Co-développement et le GEASE
L’APP n’est pas une discussion informelle ; elle s’appuie sur des protocoles rigoureux pour éviter le « café du commerce » :
- Le Co-développement (Payette & Champagne) : Une méthode structurée en six étapes qui privilégie l’action. Le groupe devient une « communauté d’apprentissage » pour aider un « client » (le narrateur) à résoudre une problématique concrète.
- Le GEASE (Groupe d’Entraînement à l’Analyse de Situations Éducatives) : Très utilisé dans l’enseignement et le travail social, il se concentre moins sur la solution que sur la compréhension multidimensionnelle de ce qui s’est joué dans une situation passée.
APP vs Supervision : Quelle différence ?
Si la supervision se centre souvent sur le vécu psychique profond de l’intervenant (sa propre résonance émotionnelle), l’Analyse des Pratiques reste focalisée sur la situation professionnelle. On n’y fait pas sa thérapie, on y travaille sa posture, sa technicité relationnelle et son éthique de terrain.
En bref…
L’Analyse des Pratiques n’est ni une réunion de service classique, ni une séance de thérapie déguisée. C’est un espace de sécurité éthique qui permet de transformer le stress brut en intelligence collective.
En s’appuyant sur la réflexivité, elle offre trois bénéfices majeurs :
- Pour le professionnel : Une protection durable contre l’épuisement et le sentiment d’isolement.
- Pour l’équipe : Une culture de la transparence et de la cohésion autour de situations complexes.
- Pour le public : La garantie d’une prise en charge plus humaine, lucide et ajustée aux réalités du terrain.
Investir dans l’APP, c’est accepter que la compétence ne réside pas dans l’absence d’erreurs, mais dans la capacité constante à les analyser pour mieux agir demain.
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FAQ
1. Qui peut participer à une séance d’APP ?
L’APP est ouverte à tous les professionnels des secteurs sanitaires, sociaux, éducatifs, mais aussi aux managers et cadres. Idéalement, le groupe doit être composé de pairs (personnes de même niveau hiérarchique) pour garantir une liberté de parole totale, sans crainte de jugement de la part d’un supérieur.
2. Est-ce que mon employeur a accès à ce qui se dit ?
Absolument pas. Le secret professionnel et la confidentialité sont les piliers de l’APP. L’intervenant extérieur garantit que rien de ce qui est partagé dans l’intimité du groupe ne sera rapporté à la direction. Seul un bilan global annuel (nombre de séances, thématiques générales) peut être transmis.
3. J’ai peur d’être jugé sur mes erreurs, comment faire ?
C’est la peur la plus commune. Le rôle de l’animateur est de transformer l’erreur en « objet d’étude ». En APP, on ne cherche pas le coupable, on cherche à comprendre la complexité d’une situation. Rapidement, on réalise que les collègues rencontrent les mêmes doutes, ce qui normalise l’erreur et renforce la cohésion.
4. Est-ce une perte de temps sur mon planning déjà chargé ?
Au contraire. Une heure d’APP peut faire gagner des journées entières de stress et éviter des arrêts maladies. C’est un investissement sur le long terme : un professionnel qui réfléchit à sa pratique est plus efficace, plus serein et commet moins d’impairs relationnels.
5. Comment choisir un bon intervenant pour l’analyse des pratiques ?
L’intervenant doit être extérieur à l’institution. Il doit avoir une formation spécifique à l’animation de groupes et une solide expérience clinique (souvent des psychologues, des psychosociologues ou des consultants certifiés). Sa capacité à tenir le cadre et à faire circuler la parole est primordiale.
Bibliographie
- Argyris, C., & Schön, D. A. (1974). Theory in practice: Increasing professional effectiveness. Jossey-Bass.
- Blanchard-Laville, C., & Fablet, D. (2003). L’analyse des pratiques professionnelles. L’Harmattan.
- Payette, A., & Champagne, C. (1997). Le groupe de codéveloppement professionnel. Presses de l’Université du Québec.
- Schön, D. A. (1983). The reflective practitioner: How professionals think in action. Basic Books.
Marius François – Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Hypnose, EMDR – Moulins (03)
