Par François Marius – Psychologue clinicien à Moulins
Il est 3 heures du matin. Vous tournez et retournez dans votre lit, l’esprit agité par les mille pensées de la journée. Soudain, un bip familier. Votre téléphone vibre sur la table de nuit. Une notification. Juste un petit éclair bleu dans l’obscurité. Votre cœur s’accélère une fraction de seconde. Et si c’était important ? Vous savez pertinemment que non – probablement un like sur une story ou un email de pub – mais voilà, votre main s’empare déjà du téléphone. Vous glissez, vous scroll, et dix minutes plus tard, vous êtes encore plus éveillé, le cerveau en ébullition.
« Pas de quoi en faire un drame, ça va ! »
Hélas, c’est bien un drame, du moins, le début !
Ce « petit bip » est le symptôme d’un hack neurobiologique sophistiqué, orchestré par les concepteurs d’apps pour exploiter notre système de récompense. Et la star de ce spectacle ? La dopamine, cette molécule qui nous fait vouloir plus que tout. Mais sommes-nous tous accros ? Et surtout, pouvons-nous reprendre le contrôle ? Allons-y, on décortique la science.
La dopamine : le carburant de notre « envie » constante
Commençons par les bases. La dopamine n’est pas le « plaisir » en soi – c’est le désir, l’anticipation qui nous pousse à agir. Comme l’expliquent les chercheurs Kent Berridge et Terry Robinson dans leur théorie de la « saliency incentive » (Berridge & Robinson, 1998), la dopamine attribue une valeur motivationnelle aux stimuli associés à des récompenses passées. En clair : elle transforme un simple bip en promesse irrésistible.
Les notifications ? Elles sont parfaites pour ça. Chaque like, chaque message, chaque mise à jour arrive de manière imprévisible. C’est ce qu’on appelle un « schedule de renforcement variable » – un concept issu des travaux de B.F. Skinner dans les années 1950, où les récompenses aléatoires (comme les machines à sous) maximisent l’engagement (Clark, 2023). Sur Instagram ou WhatsApp, vous ne savez jamais quand viendra le prochain « hit » : un compliment, une info croustillante, ou rien du tout. Résultat ? Votre cerveau libère de la dopamine à chaque anticipation, vous gardant scotché.
« C’est un peu les mécanismes du conditionnement ça non ? »
Bien vu, c’est du conditionnement pur et dur !
Et les études le confirment. Une recherche de Westbrook et al. (2021) a mesuré la capacité de synthèse de la dopamine dans le striatum (une zone clé du cerveau) via des scanners PET. Résultat ? Plus les participants utilisaient d’apps sociales sur leur smartphone, plus leur capacité dopaminergique était basse dans le putamen postérieur. Comme si le cerveau, saturé de stimuli numériques, s’adaptait en baissant son « seuil de récompense » naturel.
« Hé le psychologue, t’y vas pas un peu fort ? C’est pas comme l’héroïne, quand même ! »
T’es sûr de toi ?
Anna Lembke, psychiatre à Stanford, compare le smartphone à « l’aiguille hypodermique moderne » (Lembke, 2021). Les apps amplifient les connexions sociales – un besoin évolutionnaire vital – mais les rendent infinies et artificielles. Dopamine en pic, puis déficit chronique. D’où cette sensation de vide quand on pose le téléphone.
Le design des apps : des pièges scientifiquement calibrés
Les notifications ne sont pas accidentelles. Elles exploitent trois leviers :
- L’imprévisibilité : Comme un jeu de hasard, elles activent le système de récompense de manière intermittente (Lindström et al., 2021).
- La salience : Sons, vibrations, points rouges – tout est conçu pour capter l’attention en 7 secondes chrono (Fournier et al., 2026).
- L’addiction comportementale : Upshaw et al. (2022) ont montré via EEG que les notifications ralentissent les temps de réaction et augmentent l’activité cérébrale de contrôle (onde N2), même sans les checker. Votre cerveau « sait » qu’il faut résister, mais ça coûte cher en énergie cognitive.
T »u penses que ça a un impact ?«
Il y en a malheureusement plusieurs…
Moins d’attention soutenue, plus d’anxiété, une humeur en dents de scie. Une étude récente de Schmitgen et al. (2025) a prouvé que seulement 72 heures sans smartphone modifient l’activité dans le noyau accumbens et le cortex cingulaire antérieur – zones liées à la dopamine et à la sérotonine. Preuve que notre cerveau s’adapte vite… dans le mauvais sens.
Ok mais est-ce que nous Sommes vraiment tous accros ?
Ah, la grande question… Non, pas tous.
La vulnérabilité varie : génétique, âge (les ados en pleine maturation cérébrale sont plus sensibles), ou troubles comme le TDAH, qui amplifie la quête de dopamine (Westbrook et al., 2021). Mais voici la bonne nouvelle : ce n’est pas une fatalité. Le cerveau est plastique. Ce « hack » n’est qu’un détournement de nos mécanismes naturels de récompense.
Plutôt que de se sentir coupable, voyons ça comme une opportunité. En comprenant le jeu, on peut le hacker en retour. Pas pour devenir un moine digital, mais pour retrouver du plaisir dans le réel – celui qui dure, pas celui qui flash.
Exercices pratiques : reprenez le contrôle, un bip à la fois
Voici des outils validés par la science, simples à intégrer. Testez-en un par jour.
Le batching des notifications :
Regroupez-les en 3 créneaux fixes (matin, midi, soir). Désactivez les sons. Votre cerveau apprend que le téléphone n’est plus un distributeur 24/7 (Kushlev et al., via Lembke).
La mini-dopamine detox :
72 heures sans apps sociales. Remplacez par des « récompenses réelles » : une balade, un appel vocal à un ami, ou un hobby tactile (cuisine, dessin). Notez les changements d’humeur dans un journal. (inspiré de Schmitgen et al., 2025)
L’ancrage sensoriel STOP & BREATHE (adapté des TCC) :
Stop : Dès un bip, posez le téléphone.
Take a breath : Inspirez 4 secondes, retenez 4, expirez 6.
Observe : Qu’est-ce qui déclenche vraiment l’envie ? FOMO ? Ennui ?
Proceed mindfully : Choisissez consciemment ce que vous allez faire (scroller ou vivre ?)
Breathe again : Répétez pour ancrer la nouvelle habitude.
Le défi « réel vs digital » :
Pour chaque notification ignorée, faites 5 minutes d’activité « dopamine saine » (sport, lecture). Au bout d’une semaine, comparez votre énergie.
Ces exercices exploitent la neuroplasticité : en répétant, vous renforcez des circuits alternatifs, moins dépendants des pics artificiels.
En bref…
Les notifications hackent notre dopamine via des récompenses variables et imprévisibles, nous rendant « accros » à l’anticipation plus qu’au contenu. Science à l’appui : baisse de synthèse dopaminergique, altération de l’attention, et un cerveau qui s’adapte mal. Mais non, nous ne sommes pas tous condamnés. Cette compréhension ouvre une porte : vers une vie où les vraies connexions et plaisirs prennent le dessus. Le cerveau est malléable – à vous de le reprogrammer.
Et vous, quelle notification vous a le plus « hacké » récemment ? Partagez en commentaires, et si vous sentez le besoin d’un accompagnement personnalisé, contactez-moi pour une consultation à Moulins.
FAQ
1. Est-ce une vraie addiction, ou juste une habitude ?
Oui, c’est une addiction comportementale au sens scientifique : tolérance (besoin de plus), sevrage (irritabilité sans smartphone), et perte de contrôle malgré les impacts (Upshaw et al., 2022).
2. Pourquoi les ados sont-ils plus touchés par l’addiction au smartphone ?
Leur cerveau en développement a un système de récompense hypersensible qui manque de contrôle du fait de l’immaturité du cortex préfrontal. Les algos exploitent ça, comme le montrent les corrélations avec la dopamine (Westbrook et al., 2021).
3. Les notifications « silencieuses » changent-elles quelque chose à l’addiction ?
Oui ! Même vibrantes, elles activent le même circuit. Le Batching réduit les interruptions de 50 %.
4. Combien de temps pour « guérir » de l’addiction au smartphone ?
72 heures suffisent pour des changements cérébraux visibles (Schmitgen et al., 2025). Un mois pour des habitudes durables, avec pratique régulière.
5. Et si je rechute ?
Normal ! La plasticité joue dans les deux sens. Reprenez un exercice, sans jugement. C’est le chemin, pas la perfection.
Bibliographie
- Berridge, K. C., & Robinson, T. E. (1998). What is the role of dopamine in reward: Hedonic impact, reward learning, or incentive salience? Brain Research Reviews, 28(3), 309–369. https://doi.org/10.1016/S0165-0173(98)00019-8
- Clark, L. Zack, M. (2023). Engineered highs: Reward variability and frequency as potential prerequisites of behavioural addiction. Addictive Behaviors, 140, 107597. DOI: 10.1016/j.addbeh.2023.107626
- Lembke, A. (2021). Dopamine Nation: Finding Balance in the Age of Indulgence. Dutton.
- Lindström, B., Bellander, M., Schultner, D. T., Chang, A., Tobler, P. N., & Amodio, D. M. (2021). A computational reward learning account of social media engagement. Nature Communications, 12(1), 1–10. https://doi.org/10.1038/s41467-020-19607-x
- Schmitgen, M. M., Horvath, J., Mundinger, C., Wolf, R. C., & Hirjak, D. (2025). Effects of smartphone restriction on cue-related neural activity. Computers in Human Behavior, 162, 108–120. DOI:10.1016/j.chb.2025.108610
- Upshaw, J. D., Stevens, C. E., Jr., Ganis, G., & Zabelina, D. L. (2022). The hidden cost of a smartphone: The effects of smartphone notifications on cognitive control from a behavioral and electrophysiological perspective. PLoS ONE, 17(11), e0277220. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0277220
- Westbrook, A., Ghosh, A., van den Bosch, R., Määttä, J. I., Hofmans, L., & Cools, R. (2021). Striatal dopamine synthesis capacity reflects smartphone social activity. iScience, 24(5), 102497. https://doi.org/10.1016/j.isci.2021.102497
François Marius Psychologue clinicien – Spécialiste en TCC, Hypnose et EMDR à Moulins (03) Tél. : 07 69 49 98 91
