« François, j’ai encore passé l’après-midi à regarder des vidéos de restauration de tapis japonais au lieu de finir mon dossier. Je suis juste une feignasse, c’est ça ? »
Pas du tout, Julie ! Ton cerveau est simplement en train de faire son job de survie… mais avec 200 000 ans de retard.
Bienvenue dans le monde merveilleux (et un peu agaçant) de la procrastination. En tant que psychologue à Moulins, j’entends cette phrase presque tous les jours au cabinet : « Je sais ce que je dois faire, mais je n’y arrive pas. » Contrairement aux idées reçues, procrastiner n’est pas un problème de gestion du temps ni un simple manque de volonté. C’est un problème de gestion des émotions. On débranche le mode « culpabilité » et on regarde ce qui se passe vraiment sous le capot de votre crâne.
Le combat mental :
Imaginez un combat permanent entre deux zones de votre cerveau :
- Le système limbique (le plaisir immédiat, l’émotionnel) : C’est la partie ancienne, instinctive, qui gère les récompenses rapides, la peur et l’évitement de l’inconfort. Quand une tâche semble ennuyeuse, stressante ou menaçante (peur de l’échec, anxiété), il active le mode « fuite » moderne : scroller, Netflix, café inutile… tout pour un shoot de dopamine immédiat.
- Le cortex préfrontal (le planificateur rationnel) : C’est la partie « moderne », responsable de la planification, du self-control et des décisions à long terme. Il sait que finir ce rapport ou ces impôts vous apportera du calme et de la fierté… mais il est plus lent et souvent mis KO par le limbique.
« Attend, c’est pas ce qu’on retrouve dans les addictions ?! »
Absolument ! Et même les addictions comportementales…
Les études en IRMf montrent que chez les procrastinateurs chroniques, l’activité du cortex préfrontal (notamment le dlPFC) est réduite, tandis que des régions limbiques comme l’amygdale, l’insula ou le cortex préfrontal ventromédial (vmPFC) s’activent plus fort face à l’effort perçu comme aversif. Résultat ? Votre cerveau dévalue les récompenses futures (phénomène appelé « temporal discounting » ou actualisation hyperbolique) et priorise le plaisir tout de suite (Steel, 2007 ; Zhang et al., 2016 ; Le Bouc & Pessiglione, 2022).
Et le cortex cingulaire antérieur (ACC) dans tout ça ? C’est l’arbitre qui pèse les coûts émotionnels : si l’inconfort est trop élevé, il bascule vers « demain ». C’est biologique, pas moral.
La science derrière le « Je le ferai demain »
La procrastination est une stratégie de régulation émotionnelle à court terme : on évite l’anxiété, la peur de l’échec ou l’ennui en s’offrant un soulagement immédiat. Mais c’est un piège vicieux ! Selon la théorie de l’actualisation hyperbolique, plus l’échéance est lointaine, plus le cortex préfrontal perd le bras de fer (Steel, 2007). Des recherches récentes en neuro-imagerie confirment que ce clash limbique-préfrontal est central : hyperactivité du réseau en mode par défaut (DMN) et hypoactivité des zones de contrôle exécutif (Zhang et al., 2016 ; Chen et al., 2020).
« Et les conséquences ? »
Stress chronique, performances en baisse, culpabilité qui alimente… plus de procrastination. La boucle est bouclée.
5 exercices contre la procrastination
Puisque votre cerveau est un petit malin, soyons plus rusés que lui. Voici des techniques validées scientifiquement :
- La technique des « 5 minutes chrono » : Dites-vous : « Je m’y mets juste 5 minutes. Après, j’ai le droit d’arrêter. » Ça baisse drastiquement la menace perçue par le limbique. Souvent, une fois lancé, l’effet Zeigarnik (la tension cognitive d’une tâche inachevée) prend le relais et vous continuez naturellement.
- Le « Contraste Mental » : Imaginez d’abord le bénéfice de la tâche accomplie (fierté, soulagement, avancée), puis contrastez immédiatement avec l’obstacle réel (envie de téléphone, fatigue). Cette technique renforce l’engagement et réduit le report en reliant futur désiré et réalité présente (Oettingen, 2014 ; Valshtein et al., 2020).
- Le pardon de soi : Contre-intuitif, mais puissant : plus vous vous pardonnez d’avoir procrastiné hier, moins vous le ferez demain. La culpabilité génère une émotion négative… qui pousse à procrastiner encore pour l’oublier ! Des études montrent que l’auto-pardon réduit significativement le report futur en diminuant l’affect négatif (Wohl, Pychyl & Bennett, 2010).
- Le questionnement : Prenez une tâche reportée. Demandez-vous : « Quelle émotion j’évite vraiment ? Peur ? Ennui ? Perfectionnisme ? » Notez-la. Ça active le cortex préfrontal et désamorce le limbique.
- Micro-découpage : Au lieu de « Finir le dossier », commencez par ouvrir le fichier et écrire une seule phrase. La friction tombe, le démarrage devient indolore.
En bref…
Procrastiner ne signifie pas que vous êtes paresseux. Cela signifie que votre cerveau, en mode survie archaïque, cherche à vous protéger d’un inconfort émotionnel via un clash limbique-préfrontal. Pour reprendre les commandes : identifiez l’émotion sous-jacente, réduisez la friction (micro-étapes), soyez sympa avec vous-même (le pardon de soi), et utilisez des hacks comme le contraste mental ou les 5 minutes. Ce n’est plus une faiblesse, mais un signal à décoder – et une opportunité de hacker votre cerveau pour de bon.
Et vous, quelle tâche allez-vous duper aujourd’hui avec ces outils ? Partagez en commentaires !
FAQ du Procrastinateur
Est-ce que la procrastination est liée au perfectionnisme ?
Souvent, oui ! Si on veut que ce soit parfait, on a peur de rater → peur → fuite. Le perfectionnisme est un carburant puissant pour la procrastination (Flett et al., 1992).
Les listes de tâches fonctionnent-elles ?
Uniquement si elles sont ultra-précises. « Faire le dossier » est trop vague et active l’alarme limbique. « Écrire les 3 premières lignes de l’intro » est une instruction que votre cerveau accepte sans panique.
La procrastination est une maladie ?
Non, c’est un trait comportemental courant. Mais si chronique et invalidant (impact vie pro/perso), une TCC ou un accompagnement ciblé rééduque efficacement les circuits de récompense et de régulation émotionnelle.
La procrastination à un lien avec l’anxiété ou le TDAH ?
Très fort ! Souvent, c’est le même clash préfrontal-limbique amplifié. Si ça résonne, un bilan peut aider.
Bibliographie :
- Flett, G. L., Blankstein, K. R., Hewitt, P. L., & Koledin, S. (1992). Components of perfectionism and procrastination in college students. Social Behavior and Personality: An International Journal, 20(2), 85–94. https://doi.org/10.2224/sbp.1992.20.2.85
- Le Bouc, R., & Pessiglione, M. (2022). A neuro-computational account of procrastination behavior. Nature Communications, 13(1), Article 5639. https://doi.org/10.1038/s41467-022-33119-w
- Oettingen, G. (2014). Rethinking positive thinking: Inside the new science of motivation. Current.
- Sirois, F., & Pychyl, T. (2013). Procrastination and the priority of short-term mood repair: Data or die? Social and Personality Psychology Compass, 7(2), 115–127. https://doi.org/10.1111/spc3.12011
- Steel, P. (2007). The nature of procrastination: A meta-analytic and theoretical review of quintessential self-regulatory failure. Psychological Bulletin, 133(1), 65–94. https://doi.org/10.1037/0033-2909.133.1.65
- Valshtein, T. J., Oettingen, G., & Gollwitzer, P. M. (2020). Using mental contrasting with implementation intentions to reduce bedtime procrastination: Two randomised trials. Psychology & Health, 35(6), 662–685. https://doi.org/10.1080/08870446.2019.1652753
- Wohl, M. J. A., Pychyl, T. A., & Bennett, S. H. (2010). I forgive myself, now I’ll study: How self-forgiveness for procrastinating can reduce future procrastination. Personality and Individual Differences, 48(7), 803–808. https://doi.org/10.1016/j.paid.2010.01.029
- Zhang, W., Wang, X., & Feng, T. (2016). Identifying the neural substrates of procrastination: A resting-state fMRI study. Scientific Reports, 6, Article 33203. https://doi.org/10.1038/srep33203
François Marius – Psychologue à Moulins Besoin d’un coup de main pour dompter votre cortex préfrontal et sortir de la boucle ? Laissez un commentaire ou prenez rendez-vous au cabinet !
