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Il est 23h47. La soirée chez des amis touche à sa fin, les verres sont presque vides, et la conversation a dérivé — comme souvent — vers un fait divers entendu le matin. C’est là que Pierre, votre ami Pierre, lâche la phrase. Celle qu’on a tous entendue un jour, sous une forme ou une autre : « Attends… elle n’a jamais dit non. Si elle n’avait pas voulu, elle l’aurait dit, non ? »
Autour de la table, personne ne relève. Et vous, vous sentez confusément que quelque chose cloche dans cette phrase — sans réussir à mettre le doigt dessus. Ce « quelque chose », c’est une erreur de modèle : une façon de se représenter le consentement que nous avons presque tous dans la tête, et qui est fausse. Cet article est la réponse qu’on aurait aimé donner à Pierre, ce soir-là.
Le consentement n’est pas un contrat qu’on signe une fois pour toutes. C’est un état interne, continu et révocable, qui peut s’éteindre à tout instant — sans un mot. Confondre les deux, c’est le cœur d’un malentendu lourd de conséquences, que la science du psychotraumatisme éclaire crûment.
Le réflexe du contrat : pourquoi on s’y trompe
Posons la question franchement : dans nos têtes, le consentement, ça ressemble à quoi ? À un contrat. Quelqu’un dit oui ; c’est comme une signature ; et à partir de là, l’accord est acquis. On a coché la case, on peut avancer.
Ce modèle est terriblement séduisant, parce qu’il est presque vrai. Dans les deux cas, il y a bien deux personnes et un accord entre elles. C’est justement ce « presque » qui fait tous les dégâts. Car la recherche montre que le consentement sexuel est rarement un événement verbal, explicite et ponctuel : c’est un processus, le plus souvent implicite, négocié en continu par le corps et le contexte (Muehlenhard et al., 2016). Or un contrat, lui, possède trois propriétés que ce processus n’a pas.
« Mais enfin, un oui, c’est un oui, non ? »
Oui, Pierre. Mais un oui à quel moment ? Pour combien de temps ? Et donné dans quelles conditions ? C’est exactement là que la comparaison avec le contrat s’effondre — sur trois points précis.
Le contrat a trois propriétés que le consentement n’a pas
1. Un contrat se signe une fois. Le consentement, jamais.
Une signature, c’est un acte unique, posé à un instant précis ; ensuite, l’accord persiste tout seul, sans qu’on ait à rien refaire. Vous ne re-signez pas votre bail toutes les cinq minutes. Prenons un exemple banal, loin de toute intimité : vous avez promis d’aider un ami à déménager toute la journée. À quatorze heures, vous êtes vidé et vous voulez rentrer. Avez-vous le droit de vous arrêter, ou êtes-vous « engagé » jusqu’au dernier carton ? La plupart des gens hésitent — et c’est tout le problème. Nous appliquons spontanément la logique du contrat : j’ai donné ma parole, je suis tenu. Le consentement, lui, n’est pas un acte qu’on pose une fois : c’est un état qui doit être présent en continu, et qui peut s’éteindre en route. L’absence de retrait n’est jamais une reconduction.
2. Un contrat se transfère. Le consentement, non.
Un contrat, une fois conclu, couvre tout son périmètre et vaut pour les fois suivantes. C’est le ressort exact de la phrase de Pierre et de toutes ses cousines : « on était ensemble, donc c’était implicite », « elle a dit oui à ça, donc à ça aussi », « c’était oui la dernière fois ». Mais le consentement ne se généralise jamais. Dire oui à un geste ne dit rien d’un autre geste ; un oui à une personne ne vaut pas pour une autre ; le oui d’hier ne précharge pas celui d’aujourd’hui. Dit comme ça, cela paraît contraignant ; c’est en réalité profondément protecteur, car personne n’est jamais « débiteur » de son propre corps au nom d’un accord passé.
3. Un contrat suppose deux égaux. Le consentement, souvent, ne l’a pas.
Un contrat n’est valable que si les deux parties sont libres, informées et non contraintes. Le droit le dit lui-même : en cas de violence, d’erreur ou de tromperie, on parle de vice du consentement, et le contrat est nul (Code civil, art. 1130). Or, dans l’intime, le oui est très souvent prononcé sous fatigue, peur que « ça tourne mal » en cas de refus, dépendance affective ou économique, insistance qui s’éternise, alcool, emprise, écart d’âge ou de statut. Ce sont exactement les conditions qui rendraient un contrat caduc. La métaphore se retourne donc contre elle-même : à supposer même que le consentement soit un contrat, beaucoup de ces « contrats » seraient juridiquement nuls.
Le mot qui change tout, c’est obligation. Un contrat crée une obligation : une fois signé, vous devez exécuter. Le consentement, c’est l’inverse exact — il n’y a jamais de devoir de continuer, on ne « manque pas à sa parole » en s’arrêtant, et se rétracter est toujours légitime, à la seconde. Un contrat, c’est une photo : figée, elle reste vraie après coup. Le consentement, c’est un direct : il n’est vrai que tant qu’il est à l’antenne.
Sous le capot : pourquoi « elle n’a rien dit » ne veut pas dire oui
C’est ici que le modèle du contrat se fracasse contre ce que les neurosciences nous apprennent du corps face à la menace. Tout le monde connaît le « combattre ou fuir » (fight or flight). Mais il existe une troisième réponse, souvent la plus fréquente dans l’agression : le figement. Dans sa forme extrême, on parle d’immobilité tonique — une inhibition motrice involontaire où le corps se bloque, où l’on ne peut plus bouger ni parler. Ce n’est pas un choix : c’est un réflexe archaïque déclenché par les structures les plus anciennes du cerveau (l’amygdale court-circuite le cortex préfrontal — celui qui pourrait décider de partir).
Dans une étude de référence, Möller et ses collègues (2017) ont suivi près de 300 femmes ayant consulté après une agression sexuelle : environ 70 % décrivaient une immobilité tonique significative pendant les faits, et près de la moitié sous une forme extrême. Mieux : ce figement prédisait le développement ultérieur d’un état de stress post-traumatique et d’une dépression sévère.
Relisez la phrase de Pierre à la lumière de ce chiffre. « Elle n’a pas dit non, elle ne s’est pas débattue. » Dans la majorité des cas, ce n’est pas le signe d’un accord : c’est le signe d’une terreur si intense que le corps s’est éteint pour survivre. L’absence de résistance n’est pas un consentement. Bien souvent, c’en est même le contraire exact.
Et entre le « oui » radieux et le figement total, il existe tout un territoire qu’il faut savoir distinguer : la soumission n’est pas l’adhésion. Céder par lassitude, par peur du conflit, parce qu’il est plus simple de ne pas affronter une bouderie ou une pression d’une demi-heure, ce n’est pas désirer. De l’extérieur, les deux offrent la même image : pas de « non ». De l’intérieur, ce sont deux mondes. La sociologie l’avait d’ailleurs anticipé dès 1973 : Gagnon et Simon montraient que nos rapports intimes suivent des scripts sociaux appris, dans lesquels s’arrêter pour demander passe pour « casser l’instant ». C’est cette zone d’implicite qui rend l’attention à l’autre si décisive — et le modèle du contrat si dangereux.
« Donc le silence, on ne peut jamais l’interpréter comme un oui ? »
Jamais comme un oui par défaut, Pierre. Un silence peut vouloir dire mille choses — l’hésitation, la gêne, la peur, le figement. La seule chose qu’il ne dit pas, c’est « oui ».
Ce que cette confusion laisse derrière elle
En consultation, le plus saisissant n’est pas toujours ce qui a été subi : c’est ce que la personne se fait à elle-même après. Et trois mécanismes reviennent sans cesse.
La trahison aggrave tout. Lorsque la blessure vient d’un proche, d’un partenaire, de quelqu’un dont on dépendait, s’ajoute ce que la psychologue Jennifer Freyd (1996) a nommé le trauma de trahison. Le psychisme, pour survivre au conflit insoluble — « celui qui m’a fait du mal est celui dont j’avais besoin » — en vient parfois à « ne pas voir » : on minimise, on dissocie, on oublie par épisodes.
La confiance en soi-même s’effondre. Fonagy et Allison (2014) parlent de confiance épistémique : la capacité à se fier à son propre vécu comme étant vrai. Le trauma interpersonnel la fait voler en éclats. « Est-ce que j’ai vraiment dit non ? Est-ce que je n’invente pas ? » — un doute d’autant plus corrosif que notre mémoire est, de fait, reconstructive (voir mon article sur les faux souvenirs).
La honte, plutôt que la colère. Tangney et ses collègues (2007) distinguent la culpabilité (« j’ai fait quelque chose de mal », tournée vers l’acte, réparatrice) de la honte (« je suis quelque chose de mal », tournée vers l’être, corrosive). Le trauma du consentement génère massivement de la honte : la personne ne se dit pas « on m’a fait du mal », mais « il y a quelque chose qui ne va pas chez moi ». C’est l’un des nœuds que l’on retrouve aussi dans les conséquences psychologiques du harcèlement.
Sortir du contrat : le consentement comme présence
Faut-il alors transformer chaque rencontre en formulaire administratif, demander une autorisation écrite avant le moindre geste ? Évidemment non — et ce serait invivable. La sortie est ailleurs : cesser de penser le consentement comme une procédure défensive (cocher la case, « ne pas avoir d’ennuis ») pour le penser comme une compétence relationnelle. La capacité à percevoir l’état intérieur de l’autre, à remarquer quand l’élan retombe, à s’arrêter par attention réelle et non par peur d’un tribunal. Les psychologues appellent cela l’accordage.
Concrètement, dans la vraie vie, cela tient en quelques réflexes simples :
- Chercher un oui, pas l’absence de non. Un engagement actif, enthousiaste, vaut mille silences.
- Lire le corps autant que les mots. Un corps qui se fige, se détourne ou se raidit parle, même quand la bouche se tait.
- Considérer chaque étape comme neuve. Le oui d’avant ne vaut pas blanc-seing pour la suite.
- Faire de l’arrêt quelque chose de normal. Pouvoir dire « on s’arrête » sans drame est le meilleur garant d’un vrai oui.
Vu ainsi, le consentement n’est plus une contrainte : c’est la plus belle des compétences relationnelles — être présent à l’autre au point de sentir, sans qu’il ait à le dire, si la lumière est encore là.
Quand consulter
Si vous reconnaissez, dans votre histoire, un de ces « oui » qui n’en étaient pas — un figement, une soumission, un doute qui vous ronge encore — il n’est jamais « trop tard » ni « pas assez grave » pour en parler. Consultez en particulier lorsque le souvenir s’impose malgré vous, lorsque la honte ou la culpabilité colonisent votre rapport à vous-même, lorsque le sommeil, l’intimité ou la confiance en sont durablement abîmés. Un psychologue formé au psychotraumatisme pourra vous aider à remettre la responsabilité là où elle se trouve — et à desserrer ce qui s’est noué.
En bref…
Le consentement n’est pas un contrat. Un contrat se signe une fois (le consentement est continu et révocable), se transfère (le consentement, jamais : chaque geste, chaque fois, chaque personne est neuf) et suppose deux égaux (alors que le oui est souvent arraché sous pression, fatigue ou emprise). Un contrat crée une obligation ; le consentement, jamais. C’est pourquoi « elle n’a rien dit » ne veut pas dire oui : face au danger, le corps se fige involontairement dans près de 70 % des agressions. La sortie n’est pas un formulaire, mais une présence — chercher un oui actif plutôt que l’absence de non. Le contraire du consentement, ce n’est pas le refus : c’est l’absence de choix.
FAQ
Dans un couple installé, faut-il vraiment « demander » à chaque fois ?
Pas forcément avec des mots — l’intimité repose largement sur l’implicite et l’habitude. Mais « demander » se fait aussi avec les yeux, le corps, l’attention. L’enjeu n’est pas de verbaliser un contrat, c’est de rester présent à l’état réel de l’autre, qui peut différer de celui d’hier.
Si la personne n’a pas dit « non », comment savoir ?
En cessant de guetter le « non » pour chercher le « oui ». Un consentement présent se voit : engagement actif, réciprocité, élan. Un corps passif, figé, qui se détourne ou se tait n’est pas un feu vert — c’est un signal d’arrêt.
Le consentement peut-il être retiré en plein milieu ?
Oui, à tout instant, et sans avoir à se justifier. C’est précisément ce qui distingue le consentement d’un contrat : il n’engage à rien pour la suite. S’arrêter parce que l’envie est retombée n’est jamais un manquement.
Un « oui » sous alcool ou sous emprise est-il valable ?
Un oui n’a de valeur que si la personne est en état de le donner librement. Sous forte alcoolisation, sous emprise ou en situation de vulnérabilité, ce « oui » est, comme en droit des contrats, vicié — un mot vidé de sa substance.
Bibliographie
- Code civil, article 1130 (vice du consentement : erreur, dol et violence).
- Fonagy, P., & Allison, E. (2014). The role of mentalizing and epistemic trust in the therapeutic relationship. Psychotherapy, 51(3), 372–380. https://doi.org/10.1037/a0036505
- Freyd, J. J. (1996). Betrayal Trauma: The Logic of Forgetting Childhood Abuse. Harvard University Press.
- Gagnon, J. H., & Simon, W. (1973). Sexual Conduct: The Social Sources of Human Sexuality. Aldine.
- Möller, A., Söndergaard, H. P., & Helström, L. (2017). Tonic immobility during sexual assault – a common reaction predicting post-traumatic stress disorder and severe depression. Acta Obstetricia et Gynecologica Scandinavica, 96(8), 932–938. https://doi.org/10.1111/aogs.13174
- Muehlenhard, C. L., Humphreys, T. P., Jozkowski, K. N., & Peterson, Z. D. (2016). The complexities of sexual consent among college students: A conceptual and empirical review. The Journal of Sex Research, 53(4–5), 457–487. https://doi.org/10.1080/00224499.2016.1146651
- Tangney, J. P., Stuewig, J., & Mashek, D. J. (2007). Moral emotions and moral behavior. Annual Review of Psychology, 58, 345–372. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.56.091103.070145
François Marius, Psychologue – Hypnothérapeute à Moulins (03). Ces questions résonnent en vous, pour vous-même ou pour un proche ? N’hésitez pas à prendre contact pour en discuter, avec attention et sans jugement.
